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lounge bar jazz

à quel moment le jazz a été rangé là.
Dans les bars.
Dans les coins.
Dans les endroits où on le met juste pour remplir l’air.
Pour faire CHIC.
COZY.
LOUNGE.
Comme un joli fond.
Comme un tissu sonore.
Comme un truc qui habille l’espace pendant que les gens parlent fort, commandent un verre, rigolent, s’écoutent eux-mêmes plus qu’ils n’écoutent la musique.

On parle d’un genre immense.
Une musique lourde d’histoires, de codes, de génie, de douleur, de recherche, de feu.
Une musique qui demande une écoute.
Une musique qui parle dans une langue précise.
Et aujourd’hui, trop souvent, cette langue-là, on la traite comme du bruit propre.
Un bruit classe.
Un bruit cultivé.
Mais du bruit quand même.

Quoique j'aime bien cette notion de "bruit" qui peut être la pour déranger ^^ 

À quel moment c’est arrivé ?
À quel moment une musique aussi puissante est devenue juste une ambiance ?
À quel moment on a accepté que le jazz soit là sans être vraiment entendu ?
Sans qu’on connaisse ce qu’il porte, d’où il vient, ce qu’il raconte, ce qu’il exige ?

Le problème, ce n’est pas seulement que ça se joue dans des bars.
(un bar pourrait d’ailleurs être l’endroit idéal) Le problème, c’est comment c’est reçu.
On ne demande plus ce que ça dit.
On demande juste ce que ça produit dans la pièce.
Est-ce que ça rend le lieu plus élégant ?
Plus vivant ?
Plus sophistiqué ?
Mais la musique, elle, disparaît là-dedans.

Et je ne dis pas ça pour juger les musicien·nes.
Bien sûr qu’il faut vivre.
Bien sûr que jouer, parfois, c’est aussi accepter des cadres qui ne sont pas idéaux.
Bien sûr que travailler, gagner sa vie, continuer malgré tout, c’est réel.

Quand une culture est prise, déplacée, vidée de son sens, puis réutilisée comme décor,
Quand on garde la forme mais qu’on enlève l’histoire,
Quand on aime juste la texture d’une pratique mais pas sa mémoire, pas ses codes, pas sa profondeur,
Quelque chose est Abimée.

Et même plus que ça : ça réécrit.
Ça récupère.
Ça lisse.
Ça rend confortable ce qui, à la base, ne l’était pas.
Ça transforme des pratiques vivantes en accessoire.
Et à force, on finit par oublier ce qu’elles étaient, pourquoi elles existaient, ce qu’elles portaient en elles.

En tant que danseur, je ressens parfois un peu cela.
Quand je monte sur scène — en battle, en compétition, au théâtre aussi parfois — j’ai cette sensation bizarre d’être là pour animer.
Pour faire monter l’énergie.
Pour chauffer une salle.
Pour donner un moment.
Pour faire réagir.
Mais pas forcément pour être entendu profondément.

Ma présence doit surtout à activer quelque chose chez les autres.
Comme si j’étais là pour nourrir l’ambiance.
Pour tenir l’attention.
Pour remplir l’espace.
Et pas toujours pour défendre un langage, une histoire, une pensée, une nécessité.

Ca fait du monde, ça fait du spectacle, ça fait de l’effet.
Est-ce qu’on regarde vraiment ce qu’on fait ?
Est-ce qu’on comprend ce qu’il y a derrière les gestes ?
Est-ce qu’on connaît les cultures d’où ça vient ?
Est-ce qu’on respecte les codes ?

Nos pratiques méritent plus que ça.
qu’on les écoute vraiment.
Qu’on les regarde vraiment.
Qu’on les replace dans leurs histoires.
Qu’on arrête de les consommer comme des surfaces.